Archive for the ‘Uncategorized’ Category

http://initiativegrecqueaparis.wordpress.com/

mars 19, 2012

notre initiative fait peau neuve

mars 19, 2012

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cherEs internautes,
nous vous informons que, dorénavant, vous pouvez suivre les publications de notre initiative à l’adresse :
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Φίλες-οι,
σας ενημερώνουμε ότι στο εξής μπορείτε να παρακολουθείτε τη δράση της Πρωτοβουλίας μας μέσω του νέου της μπλογκ στην παρακάτω διεύθυνση
(στις catégories, θα συμπεριληφθούν κείμενα μεταφρασμένα στα ελληνικά):
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Solidarité internationale avec les travailleurs des « Aciéries grecques » (Helliniki Halivourgia)

décembre 14, 2011

Depuis le 1er novembre 400 travailleurs des « Aciéries grecques » (Helliniki Halivourgia) sont en grève, après avoir refusé la proposition du patronat qui consistait soit à la suppression de postes et à des licenciements, soit à la réduction des salaires « afin d’éviter les licenciements ». Une proposition similaire à celle imposée par Fiat à ses ouvriers il y a quelques mois. L’assemblée générale des travailleurs de Helliniki Halivourgia n’a accepté aucune des deux propositions et la direction a décidé de licencier 34 travailleurs. Leur réponse a été la grève, qui continue aujourd’hui, même si la direction a essayé de faire d’autres propositions, comme par exemple de réembaucher les licenciés en intérim. Ils ne l’ont pas accepté…
La lutte des travailleurs de Helliniki Halivourgia, surtout dans la situation actuelle de crise, de chômage et de précarité, n’est pas juste « une autre lutte », elle incarne en ce moment la lutte de toute la classe ouvrière. Les travailleurs montrent qu’ils se battent ensemble, sans les fausses divisions entre « licenciés » et « non-licenciés ». Ils ont conscience du fait que leurs intérêts sont communs et opposés à ceux de la direction de l’entreprise. Comme ils le disent dans leur communiqué du 17 novembre « nous sommes en grève, comme un poing, pour le 16ème jour. Et nous continuons ! Nous ne reculons pas, nous avons choisi le chemin de l’honneur et de la dignité, pour défendre le pain et l’avenir de nos enfants. Nous ne retournons pas au travail, dans le feu et le fer, pour 500€. Nous demandons que nos 34 collègues, qui ont été licenciés, reprennent le travail. Notre lutte concerne la classe ouvrière tout entière ». Il s’agit d’une lutte qui n’a pas d’autre choix que de gagner…Sa victoire sera une victoire de tous/tes les travailleurs en Grèce et ailleurs.
Plusieurs messages de soutien arrivent du monde entier : des syndicats d’Argentine, du Chili, de Russie, ou d’Espagne,… et bien entendu des syndicats, des lycéens et des étudiants grecs. Les actes de solidarité dans le pays se multiplient : des travailleurs d’une usine de production de lait (Mevgal) ont apporté du lait aux grévistes, des retraités, des lycéens et des étudiants ont symboliquement offert de l’argent à la caisse de solidarité des grévistes, beaucoup d’anonymes apportent leur soutiens financier, matériel ou tout simplement moral.
Nous aussi, nous exprimons notre soutien et notre pleine solidarité avec les grévistes de « Helliniki Halivourgia » !
Leur lutte est la nôtre aussi !
Leur victoire sera aussi à nous !

Premiers Signataires : Attac, Initiative des étudiants et des travailleurs grecs de Paris, Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), Union Syndicale « Solidaires »

Contacts : solidarite.acieriesgr@gmail.com

solidarité avec le peuple grec le 17 novembre

novembre 15, 2011

à l’intention des association, syndicats, organisations et partis politiques

L’insurrection populaire du 17 novembre 1973 – connue en tant qu’insurrection de l’École Polytechnique d’Athènes – a marqué le début de la fin de la dictature des colonels. Depuis, sa commémoration annuelle donne lieu à des grandes manifestations à la mémoire des victimes, tombées pour la restauration de la démocratie et contre l’impérialisme.
Au jour d’aujourd’hui, pendant que le peuple grec se trouve confronté à la dictature des marchés et aux diktats de la Troïka (FMI, BCE, Commission U.E.), la commémoration du 17 novembre prend un aspect doublement symbolique.

L’Initiative des étudiants et des travailleurs grecs de Paris vous sollicite par le présent courriel à une réunion de préparation la plus large possible, afin d’envisager ensemble l’organisation d’un rassemblement de solidarité au peuple grec, le jeudi 17 novembre, à un lieu central de Paris.

Votre participation et votre soutien (logistique et moral) sont indispensables pour que ce rassemblement puisse envoyer un signal fort de solidarité entre les peuples.
Nous vous prions de diffuser largement cette invitation auprès de vos réseaux et contacts, et nous vous en remercions d’avance.
Bien fraternellement.

Suspendre immédiatement le paiement de la dette, une question de survie pour la Grèce

novembre 15, 2011

le 11 novembre 2011, par Renaud Vivien, Yorgos Mitralias

Un gouvernement d’union nationale vient de se former en Grèce avec comme premier Ministre Loucas Papadimos, ancien vice-président de la Banque centrale européenne (BCE). La priorité de ce nouveau gouvernement est de défendre le « plan de sauvetage » européen élaboré le 27 octobre à Bruxelles. Cette soumission des autorités grecques à leurs créanciers, en plus de constituer un déni démocratique supplémentaire à l’égard du peuple qui continue à se mobiliser contre les plans d’austérité à répétition, risque bien d’entraîner tout le pays dans un suicide collectif.

Une dette en partie illégale

Comme le souligne la Commission (citoyenne) grecque d’audit sur la dette publique, l’accord du 27 octobre ne résout pas le problème de la dette, mais au contraire donne lieu à de nouveaux fardeaux. La restructuration de la dette prévue dans le plan de sauvetage entraînera notamment, une fois encore, la réduction des retraites, des allocations sociales et des salaires ainsi que des licenciements massifs de travailleurs du secteur public, appauvrissant encore davantage le peuple grec. L’objectif officiel serait de réduire la dette publique à 120% du PIB à l’horizon 2020, ce qui ne lui enlèvera pas son caractère « insoutenable ». En effet, si ce niveau était « soutenable », pourquoi l’Italie qui affiche le même ratio est-elle sommée par la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne et FMI) de réduire sa dette ?

Pour la Commission grecque d’audit sur la dette publique, il ne faut rien attendre des créanciers. La suspension unilatérale du paiement de la dette publique combinée à l’audit sont d’une nécessité vitale. Cet audit, qui doit être démocratique (placé sous le contrôle de la population), permettra de faire la lumière sur la partie de la dette illégale, illégitime et non conforme à la Constitution. Rappelons, en effet, que les dettes contractées depuis 2010 à l’égard de la Troïka sont issues d’accords odieux qui violent de façon manifeste la Constitution, notamment en supprimant le salaire minimum légal.

Aujourd’hui, la population grecque est en situation de détresse. En octobre 2011, le taux de demandeurs d’emploi a atteint 22%, culminant à 40% chez les jeunes. Les contrats à temps plein sont convertis en contrat à temps partiel ou soumis au chômage partiel, avec d’importantes réductions de salaire. Sur une période de 1 à 4 mois, un tiers des salariés du privé n’a pas été payé ; des dizaines de milliers d’entreprises ont déjà mis la clé sous la porte (14 000 au premier trimestre 2011) tandis que d’autres sont actuellement en procédure de liquidation judiciaire. A cette crise économique et sociale s’ajoute aujourd’hui une crise sanitaire. Selon Médecins sans Frontières, 30% des Grecs se soignent dans des cliniques de rue (contre 5% auparavant). Certaines entreprises pharmaceutiques refusent même de livrer certains hôpitaux, de peur de ne pas être payées. Les retraités, les chômeurs, les sans-abri, les personnes touchées par le VIH et la tuberculose sont privés de couverture maladie. A ceux-là s’ajoutent les 22% de la population active non déclarée, qui n’ont donc aucune couverture sociale. Les coupes dans certains budgets liés à la santé comme l’assistance sociale et le traitement de certaines maladies peuvent aller jusqu’à 80% |1| !

Dans ces conditions, refuser de rembourser la dette publique pour donner la priorité aux droits du peuple grec n’est plus un choix mais une nécessité. La députée grecque Sofia Sakorafa l’a d’ailleurs clairement exprimé le 3 novembre dans l’enceinte du Parlement : « Plus que jamais, il est nécessaire de construire un mouvement social avec comme axe principal la survie économique et social de notre peuple et comme instrument la cessation des remboursements de cette grande partie de la dette qui est illégitime ».

Un état de nécessité

Mais est-ce qu’un gouvernement peut légalement décider de ne pas rembourser sa dette au motif que sa population est en danger ? Oui, car l’argument juridique de l’état de nécessité le justifie pleinement. L’état de nécessité correspond à une situation de danger pour l’existence de l’État, pour sa survie politique ou sa survie économique. La survie économique se réfère directement aux ressources dont un État peut disposer pour continuer à satisfaire les besoins de la population, en matière de santé, d’éducation, etc. Le remboursement de la dette, l’application des mesures d’austérité et la perte souveraineté engendré par les accords conclus avec la Troïka mettent la Grèce en danger, dont la première obligation en tant qu’État est de respecter les droits humains de sa population.

En droit international, un des éléments fondamentaux de l’État est sa population. L’État a des obligations vis-à-vis de ses nationaux et des étrangers qui se trouvent sous sa juridiction. Cette obligation l’emporte sur tous les autres engagements pris par l’État comme ceux à l’égard de ses créanciers. Comme le souligne la Commission du droit international de l’ONU à propos de l’état de nécessité : « On ne peut attendre d’un État qu’il ferme ses écoles et ses universités et ses tribunaux, qu’il abandonne les services publics de telle sorte qu’il livre sa communauté au chaos et à l’anarchie simplement pour ainsi disposer de l’argent pour rembourser ses créanciers étrangers ou nationaux. Il y a des limites à ce qu’on peut raisonnablement attendre d’un État, de la même façon que pour un individu. »

Il est de l’intérêt vital de la Grèce d’utiliser l’argument de l’état de nécessité pour se libérer de l’emprise de ses créanciers. Le pays a les moyens de se passer de la prétendue « aide » accordée par ses créanciers en échange de sa docilité. D’une part, les 8 milliards d’euros espérés au titre de la sixième tranche du prêt de 2010 ne resteront pas dans le pays mais serviront directement à rembourser les créanciers de la Grèce ; d’autre part, ils ne pèsent pas lourd par rapport aux avoirs grecs placés à l’étranger, qui représentent des centaines de milliards d’euros. En plus du rapatriement de ses capitaux, d’autres mesures pourraient être prises comme la renationalisation (sous le contrôle des travailleurs) des secteurs stratégiques de l’économie, actuellement entre les mains de sociétés transnationales.

L’accord du sommet européen des 26-27 octobre 2011 est inacceptable

novembre 15, 2011

le 28 octobre, par Pascal Franchet, Yorgos Mitralias, Griselda Pinero, Eric Toussaint

L’accord intervenu à l’aube du 27 octobre 2011 n’apporte pas de solution à la crise de la zone euro tant sur le plan de la crise bancaire que sur celui de la dette publique souveraine ou de l’euro. Les décisions qui sont intervenues reportent les échéances sans résoudre les problèmes de manière satisfaisante. Le CADTM considère que cet accord est inacceptable.

Les chefs d’Etat et de gouvernement, les dirigeants de la Commission européenne, les patrons des banques privées et la directrice du FMI étaient réunis à Bruxelles afin de trouver une solution à la menace de faillites en chaîne qui pèse sur les grandes banques privées européennes, principalement françaises, espagnoles, grecques, italiennes, allemandes, portugaises, belges,… Celles-ci ont multiplié, avant et après 2007-2008, les comportements à risque afin de faire un maximum de profit à court terme pour satisfaire les appétits de leurs grands actionnaires et distribuer des bonus faramineux à leurs dirigeants et traders. Les prêts aux ménages et aux entreprises ne représentent qu’une part tout à fait marginale dans leur chiffre d’affaires : 2 à 5%. Le soutien massif qu’elles ont reçu de la part des Etats, de la BCE et de la Fed depuis 2007-2008 n’a pas servi à l’économie productive, il a été dévié vers des activités hautement spéculatives, notamment sur les titres des dettes publiques souveraines. Les banques privées se financent à court terme tout en prenant des engagements à moyen ou long terme : obligations d’Etat ou d’entreprises, marchés à terme de matières premières et de produits agricoles, swaps sur des devises et quantités de produits dérivés qui échappent à tout contrôle des pouvoirs publics. La faillite de la banque franco-belge Dexia du début du mois d’octobre 2011 est le résultat de cette politique. L’effet domino qui menace de se produire en Europe et outre atlantique a pesé fortement sur la réunion de la nuit du 26 au 27 octobre 2011.

La décision d’appliquer une décote d’un peu plus de 50% sur les titres grecs détenus par les banques alors que le sommet européen du 21 juillet n’avait prévu qu’une réduction de 21% était devenue inévitable depuis le mois d’août 2011 tant s’effondraient les prix sur le marché d’occasion des dettes. En effet, les titres grecs subissaient une décote de 65 à 80% sur le marché secondaire. Alors que les chefs d’Etat annoncent qu’ils ont imposé un sacrifice important aux banques, une fois de plus les banquiers s’en sortent très bien. C’est pour cela que provisoirement on assiste à un rebond des marchés financiers et à une remontée du cours de leurs actions en bourse.

Pour la Grèce, la décision du 27 octobre ne constitue en rien une solution favorable au peuple qui subit de plein fouet les effets de la crise aggravée par les politiques d’austérité qu’on lui inflige. L’opération actuelle est entièrement conduite par les créanciers et répond à leurs intérêts. Le plan actuel de réduction de dette est une version européenne du plan Brady qui a eu des effets néfastes dans les pays en développement au cours des années 1980-1990. Le Plan Brady (du nom du secrétaire d’Etat au Trésor états-unien de l’époque) a impliqué une restructuration de la dette des principaux pays endettés avec échange de titres. Les pays participants étaient l’Argentine, le Brésil, la Bulgarie, le Costa Rica, la Côte d’Ivoire, la République dominicaine, l’Equateur, la Jordanie, le Mexique, le Nigeria, le Panama, le Pérou, les Philippines, la Pologne, la Russie, l’Uruguay, le Venezuela et le Vietnam. A l’époque, Nicholas Brady avait annoncé que le volume de la dette serait réduit de 30% (en réalité, la réduction quand elle a existé a été beaucoup plus faible ; dans plusieurs cas, et non des moindres, la dette a même augmenté) et les nouveaux titres (les titres Brady) ont garanti un taux d’intérêt fixe d’environ 6%, ce qui était très favorable aux banquiers. Cela assurait aussi la poursuite des politiques d’austérité sous le contrôle du FMI et de la Banque mondiale. Aujourd’hui, sous d’autres latitudes, la même logique provoque les mêmes désastres. La troïka (BCE, CE, FMI) impose une austérité sans fin aux peuples grec, portugais, irlandais. Si la réaction ne vient pas à temps, d’autres suivront : Italie, Espagne, Belgique, France…

Ce plan ne permettra pas à la Grèce de s’en sortir valablement pour deux raisons fondamentales :
– 1. la réduction de dette est totalement insuffisante ;
– 2. les politiques économiques et sociales appliquées par la Grèce pour répondre aux exigences de la troïka fragiliseront encore un peu plus ce pays. Cela permet de caractériser d’odieux, les nouveaux financements qui seront accordés à la Grèce dans le cadre de ce plan ainsi que les anciennes dettes ainsi restructurées.

La Grèce est acculée à faire un choix entre deux options :

– se résigner et se soumettre à la troïka en passant à nouveau sous ses fourches caudines ;

– refuser les diktats des marchés et de la troïka en suspendant le paiement et en lançant un audit afin de répudier la part illégitime de la dette.

D’autres pays sont déjà ou seront bientôt confrontés au même choix : Portugal, Irlande, Italie, Espagne,… la liste est loin d’être exhaustive. De toute manière, partout dans l’UE, à des degrés divers, les mêmes politiques sont appliquées, partout il faut refuser les plans d’austérité et lancer des audits citoyens de la dette publique.

L’expérience de 2007-2008 n’a absolument pas amené les gouvernements à imposer des règles prudentielles strictes. Au contraire, il s’agit de prendre des mesures pour empêcher les institutions financières, banques, assurances, fonds de pension et autres hedge funds de continuer à nuire. Il est nécessaire de traduire en justice les autorités publiques et les patrons d’entreprises responsables directs ou complices actifs des débâcles boursières et bancaires. Dans l’intérêt de l’écrasante majorité de la population, il est urgent d’exproprier les banques et de les mettre au service du bien commun en les nationalisant et en les plaçant sous le contrôle des travailleurs et des citoyens. Non seulement il faut se refuser à une quelconque indemnisation des grands actionnaires, mais il convient en outre de récupérer sur leur patrimoine global le coût de l’assainissement du système financier. Il s’agit également de répudier les créances illégitimes que les banques privées réclament aux pouvoirs publics. Il faut bien sûr adopter une série de mesures complémentaires : contrôle des mouvements de capitaux, interdiction de la spéculation, interdiction des transactions avec les paradis fiscaux et judiciaires, mise en place d’une fiscalité qui a pour objectif l’établissement de la justice sociale… Dans le cas de l’Union européenne, il convient d’abroger différents traités dont ceux de Maastricht et de Lisbonne. Il faut aussi modifier radicalement les statuts de la Banque centrale européenne. Alors que la crise n’a pas encore atteint son apogée, il est grand temps de prendre un tournant radical. Le CADTM soutient, avec d’autres organisations, les intitiatives prises dans différents pays pour un audit citoyen de la dette. Le mouvement des Indignés et « Occupy Wall Street » ont déclenché une dynamique très créative et émancipatrice. Il faut la renforcer.

La Grèce au bord de l’état d’urgence

novembre 15, 2011

de LEONAS Aris, le 17 octobre 2011

Cet article a été diffusé juste avant le début de la grève de 48h qui a vu les manifestations les plus massives en Grèce depuis le début de la crise. La version anglaise originale est disponible sur ESSF (article 23206). La traduction française a dû être faite rapidement, elle est précise mais ne doit pas être considérée gravée dans le marbre. Dans cette dernière, les italiques sont des remarques de traduction.


En Grèce, de nombreux facteurs significatifs suggèrent qu’elle est à la veille de changements majeurs. La perturbation des opérations basiques de l’Etat, en conjonction avec la certitude largement répandue que la dette grecque est incontrôlable (rumeurs permanentes d’un défaut de paiement dans la période qui arrive) tracent le tableau d’une crise et d’une instabilité politique qui semblent être précurseurs d’une crise politique plus généralisée qui s’étendrait au reste des régimes du sud de l’Europe d’abord, et possiblement jusqu’au cœur de la Zone Euro, compte tenu de l’accélération des tensions de la crise financière et des désaccords entre les leaders actuels de la Zone Euro. Les jours restant avant le sommet des leaders européens du 23 octobre et le sommet du G20 durant la première semaine de Novembre sont cruciaux. Quelquechose doit céder, et rapidement. Et cela pourrait aller dans bien des directions différentes. Pour le meilleur, ou pour le pire. Des rumeurs, qui peuvent être vraies ou fausses, circulent sur la possibilité d’un déploiement en Grèce dans les prochains jours du personnel militaire de l’EuroGendFor (Force de Gendarmerie Européenne). Voir l’encadré ci-dessous pour une description plus détaillée.

D’un côté, il y a un niveau incroyable d’activité politique et de mobilisation de pans très larges de la société. Cela a continué à s’intensifier, à se massifier et s’inscrire dans une continuité pendant que la crise s’aggravait profondément depuis 2009. Ces mouvements ont suivi le schéma général suivant : fort mouvement étudiant et émeutes in 2006-07 avant l’annonce officielle de la crise de la dette grecque ; des semaines d’émeutes urbaines en Décembre 2008 par les jeunes en riposte à l’assassinat policier d’un adolescent ; des manifestations de masse ; 13 grèves générales depuis les négociations avec le FMI ; une forme plus politique du mouvement des indignés (comparé au mouvement similaire en Espagne) ; la dernière étape de cette série de résistances s’exprime par les occupations d’espace public et des grèves dans des industries stratégiques telles que le transport ou le rail.

D’un autre côté, ce haut niveau de mobilisation n’a pas stoppé ni même ralenti le rythme des mesures d’austérité, ni les privatisations en masse, et la répression s’accroît. La police répond à la contestation avec une extrême violence, et de plus en plus de grèves sont déclarées illégales. Malgré le haut niveau d’organisation, les gens font état d’un profond sentiment de désespoir et ne perçoivent pas clairement d’alternatives construites par le peuple. Il y a beaucoup de panique et un sentiment général d’effondrement économique, politique et surtout social. Tandis que le fonctionnement de la société se grippe de plus en plus, la reproduction des pans massifs de la société est de plus en plus difficile. Rein ne fonctionne, ni les services publics, ni le privé.

Les organisations politiques, telles que les partis de gauche ou des groupes du milieu anti-autoritaire ou anarchiste, subissent une énorme pression. L’accélération de la crise économique mène à une sérieuse crise politique et l’absence totale d’une alternative concrète est criante. Certaines voix du côté de la gauche commencent à murmurer le besoin de former un gouvernement de gauche constitué d’une large coalition des partis de gauche et de groupes plus petits. Cependant, ils sont incapables d’énoncer cette idée de manière à avoir un écho dans les luttes et les mouvements larges qui sont apparus de façon très soudaine et décentralisée. Cela en dépit du fait que ces partis sont potentiellement très fort, puisque ils font 26% dans les sondages, alors que le parti au pouvoir recueille 15%, avec 50% des votants qui déclarent l’intention de s’abstenir lors de toute future élection. Le panel des partis de gauche comprends : Syriza, une coalition de gauche née après le déclin des Forums Sociaux ; le Parti Communiste, un parti communiste traditionnel avec ses propres syndicats, qui sont largement critiqués pour leur réticence à rejoindre le reste de la gauche dans une sorte de coalition ; Antarsia, une petite coalition de groupes anticapitalistes ; et les Verts-Ecologistes, un parti relativement récent, lié aux Verts Européens.

Le peuple subit une pression énorme. De plus en plus de gens ne peuvent plus payer leurs impôts, rembourser leurs crédits ou même assurer la satisfaction de leurs besoins fondamentaux tels que l’électricité, la santé, le logement, etc. Le chômage augmente rapidement et est attendu à une moyenne de 25% au premier semestre de 2012. Des impôts élevés sont imposés via les factures d’électricité, l’économie s’est contractée rapidement, et la peur, même la panique, règne sur de larges parts de la population active. Tout ceci a créé une masse fluide de travailleurs licenciés et de salariés sur-exploités et paniqués. Ces gens ne sont pas connectés aux syndicats traditionnels (les syndicats qui pour la plupart sont traditionnellement rattachés à deux partis majeurs : le PASOK au pouvoir et Nea Dimokratia qui était au pouvoir jusqu’à une défaite aux élections de 2009). Le chômage et la précarité touchent les plus jeunes générations, qui sont forcées d’émigrer (principalement en Europe Centrale et du Nord, ainsi qu’en Australie ou au Canada). Cela est particulièrement vrai des travailleurs hautement qualifiés et des diplômés d’université.

Situation actuelle

Le niveau et l’intensité des luttes a rapidement augmenté depuis cet été et pendant les premières semaines d’octobre. La version grecque des Indignés (« Aganaktismenoi” en grec), qui s’est terminé sur des émeutes milieu juillet, semble avoir achevé son premier cycle d’existence, laissant derrière lui l’espace d’une large base d’interaction entre différents groupes et mouvements à travers le pays. Cela s’est exprimé sous la forme de nombreuses activités décentralisées et spontanées telles que des grèves et des occupations dans le secteur du public, des manifestations massives et des émeutes. Durant cette période, des nouvelles formes de comités de lutte ont émergé, augmentant en nombre de participants et montrant une volonté de s’unir autour de l’appel à la grève de 48h lancé par la Confédération Générale des Travailleurs (GSEE) et la Confédération des Fonctionnaires (ADEDY) pour les 19 et 20 Octobre. Bien que ces comités soient encore récents, ils se sont déjà avérés très stables. Ils sont tous différents tant par leur forme que par leur lieu de lutte (d’intervention), il y a des syndicats locaux sur les lieux de travail, des assemblées qui organisent des occupations, des assemblées de quartier qui organisent des luttes locales et se rassemblent lors des temps forts, comme les appels à manifester dans le centre d’Athènes.

Plusieurs nouvelles formes de lutte sont nées durant cette période. Cela inclut des occupations de (8) ministères et bureaux du gouvernement ; la perturbation des opérations à différents niveaux de l’Etat, des autorités locales jusqu’aux services de l’Etat tels que les impôts et les tribunaux ; l’occupation des infrastructures productives (moyens de transport public, voies ferrées, occupations par le puissant syndicat des travailleurs de la Compagnie Publique de l’Energie). Tous les jours des protestations plus petites perturbent aussi le fonctionnement normal de la vie sociale, économique et commerciale. Cependant, ce niveau de mobilisation n’a, jusqu’à maintenant, pas réussi à stopper ni même ralentir le rythme des mesures d’austérité, ni les privatisations massives. De plus, les efforts faits pour créer une organisation « parapluie » (=un cadre unitaire, une sorte de fédération ou confédération qui « chapeaute » et englobe les orgas, NdT) large et concrète rassemblant tous ces mouvements n’a, pour le moment, abouti à aucune forme d’institution nouvelle. Les partis de gauche, les militants et les travailleurs se rencontrent dans ces luttes de manière assez chaotique. Il devient de plus en plus important de s’assurer que ces comités qui ont émergé deviennent le centre de gravité légitime pour construire et défendre un pouvoir populaire de masse par la lutte.

Jusqu’à maintenant le gouvernement a tenté d’éviter une explosion d’en bas incontrôlable (comme les occupations en cours dans la Compagnie Publique de l’Energie, les grèves des éboueurs des collectivités locales). La répression grandit. Les manifestations sont traitées par des niveaux de violence policière de plus en plus élevés. De plus en plus de grèves sont déclarées illégales et des entreprises privées sont embauchées par le gouvernement pour assumer les tâches qui ne sont pas prises en charge du fait des grèves et des occupations dans le secteur public, etc. L’armée a même été appelée pour nettoyer les rues, puisque les éboueurs sont en grève.

Nous arrivons maintenant à un point critique, et ce n’est qu’une question de jours. Dans le temps restant avant les sommets mentionnés au-dessus, le mouvement par en-bas intensifie ses actions par les grèves et les manifestations à travers le pays. Dans le même temps où l’activité de masse s’accroît, le gouvernement prend de nouvelles initiatives par en-haut, apparemment en préparation de ce qui arriverait si le gouvernement démissionnait. Ces plans autour d’un état d’urgence amènent les mesures anti-démocratiques à des niveaux inédits.

Certaines initiatives du gouvernement montre que cette semaine est probablement la plus cruciale de cette période de crise en Grèce. De ce point de vue, on considère comme particulièrement important un article signé le Dimanche 16 Octobre par 3 ministres importants, et soutenu par le ministre des Finances V. Venizelos. Cet article appelle la peuple à suivre loyalement les politiques agréées par le FMI, et à établir le consentement de la majorité silencieuse contre la soi-disant minorité bruyante qui perturbe le fonctionnement politique du pays. Cet article a une tonalité incroyablement autoritaire et anti-démocratique, donnant à voir l’urgence de la situation. Un autre facteur important qui renforce l’image d’un gouvernement qui s’effondre est le nombre croissant de syndicats importants et le grand nombre de militants qui se retirent du PASOK, parti au pouvoir, de même qu’un de ses parlementaires. Les rumeurs vont bon train à propos des scénarios possibles de ces prochains jours, et il est quasi-impossible de séparer le vrai du faux. Cela comprends une rumeur comme quoi un genre de nouveau compromis politique et social anti-démocratique sera mis en place entre les partis de centre-droit, sous la forme d’un gouvernement d’unité nationale ou d’un gouvernement de technocrates ou d’un état d’urgence, etc, dans le but d’empêcher la menace d’un scénario encore pire, une menace qui reste non-dite par tous. On peut penser que cette menace que personne n’énonce clairement et que les autorités politiques établies ne comprennent que trop bien, est la menace d’une révolution par en-bas. La question du pouvoir politique est posée et la crise politique se résoudra dans les jours et les semaines à venir, dans un sens ou dans l’autre.

Ceci est un appel aux peuples en Europe et dans le reste du monde, appel à observer de près ce qui se passe en Grèce et à se tenir prêts pour les prochaines étapes du développement de cette crise politique, qui s’étendra bientôt, en toute probabilité d’abord au reste de l’Europe du Sud et ensuite à l’Union Européenne dans son ensemble. La crise politique en Grèce a mis environ 2 ans à atteindre son apogée et ce laps de temps a des chances d’être bien moindre dans les autres pays alors que que la crise européenne et globale s’accélère. Il n’y a pas de temps à perdre.

* NB : Ce texte est extrait d’un article plus long sur la crise globale et les résistances en cours d’écriture par Kolya Abramsky, qui explorera les questions posées par la lutte politique mondiale qui émerge, le dernier stade du développement de la crise ; les limites du réformisme politique ; le contrôle des moyens de production et reproduction stratégiques ; et la question de la force (du pouvoir ?). Nous espérions avoir maintenant fini ce long article, mais cela n’a pas été possible. Cependant, vu l’urgence de la situation en Grèce, et le fait que la situation peut changer radicalement dans les prochains jours, il a été décidé, en accord avec Aris Leonas qui est le principal auteur de ce texte sur la Grèce, d’envoyer cette partie séparément.

Les leçons de l’Argentine pour la Grèce

novembre 15, 2011

le 9 septembre par Claudio Katz

Les comparaisons de l’exemple argentin avec l’effondrement grec sont désormais incontournables. Les analystes tentent d’évaluer si les mesures adoptées par le premier pays amélioreraient ou au contraire aggraveraient la situation du second. Cette évaluation s’étend généralement à d’autres nations de la périphérie européenne comme le Portugal et l’Irlande. Les mouvements sociaux sont eux préoccupés par autre chose : quel enseignement l’expérience latino-américaine peut-elle apporter dans la bataille contre l’ajustement ?

Des sauvetages semblables

La Grèce subit le même drame que l’Argentine une décennie auparavant. Le gouvernement de l’Alliance |1| assurait la continuité des politiques néolibérales de Menem tandis que l’endettement explosif de l’Etat le poussait au bord de la cessation de paiements. Au cours des années 1990, la dette est passée de 84 à 147 milliards de dollars et le paiement des intérêts asphyxiait les finances publiques. Ces transferts au titre du service de la dette représentaient 3 fois les dépenses courantes, 6 fois celles liées à l’assistance sociale et 23 fois les montants destinés aux plans d’aide à l’emploi.

Des refinancements d’urgence avaient lieu périodiquement pour éviter le défaut de paiement. Les échéances étaient repoussées avec des crédits à taux usuraires (lors des processus connus comme blindajes |2|) et avec des échanges désespérés de titres pour postposer les paiements (mega-canje |3|). Les créanciers intégraient le caractère non viable de ces opérations entraînant le maintien du « risque pays » – qui mesure la vulnérabilité du débiteur – à des niveaux exorbitants |4|.

La Grèce s’achemine vers le même précipice avec un endettement total par rapport au PIB semblable à l’Argentine de l’époque et le recours aux mêmes plans pour venir en aide aux créanciers. Elle a accepté l’année dernière des mesures de sauvetage pour échapper à l’étranglement du au manque de liquidités et elle a à faire face aujourd’hui à une crise majeure d’insolvabilité.

Ce même contexte conduisit il y a dix ans l’Argentine à la catastrophe sociale (54% de pauvres, 35% de chômeurs et la famine pour les plus démunis). La régression sociale s’accentuait à chaque fois que le gouvernement voulait démontrer sa capacité de paiement aux créanciers. Les salaires ont été diminués et les impôts directs augmentés, ce à quoi il faut ajouter de nombreuses diminutions du budget de l’éducation et les élévations successives de l’âge de la retraite.

Les politiques grecs répètent les mêmes attaques : au cours de l’année écoulée, l’emploi public a diminué de 20%, les pensions ont baissé de 10% , la TVA a été augmentée et la santé et l’éducation ont été détruites sans ménagement.
Il y a 10 ans le gouvernement argentin avait déjà réalisé la majorité des privatisations de biens publics (compagnies pétrolière, d’électricité, de téléphonie et de gaz) et promettait d’accélérer les privatisations prévues (Banque nationale, entreprises publiques dans les différentes provinces, loterie, universités).

En Grèce, se préparent aujourd’hui les derniers détails d’un bradage massif des biens de l’Etat (Poste, ports, entreprises d’eau). Seule l’Acropole est pour l’instant exclue de cette grande braderie que certains capitalistes allemands voudraient étendre à des îles grecques.

Les mêmes fonctionnaires du FMI qui rédigent actuellement les mémorandums pour la Grèce, dirigeaient il y a une décennie des inspections périodiques dans le Cône Sud et sélectionnaient les actifs à mettre entre les mains des créanciers. Les mêmes sessions d’urgence du Parlement avaient lieu pour approuver des ajustements et une agence analogue avait même été imposée par le FMI pour contrôler la perception des impôts.

En Grèce, la stratégie des créanciers suit le même scénario. Il s’agit de récupérer tous les fonds possibles en reportant tous les sacrifices sur la population et en transférant des titres dévalorisés aux Etats. Cela leur permet d’assainir leurs bilans et de réduire les pertes occasionnées par l’impossibilité du recouvrement.

En Argentine, ce processus d’accaparement des ressources a duré plusieurs années avec des cycles d’interruption et de reprise des paiements. Alors qu’elles négociaient avec les gouvernements successifs, les banques obtenaient des flux élevés d’effectifs à travers la fuite illégale de capitaux. Depuis cette époque, les fonds expatriés représentent encore bien plus que la dette publique du pays.

Les financiers ont obtenu des bénéfices juteux au cours du processus de refinancement. Deux initiatives du gouvernement américain de restructuration des titres latino-américains leur ont en particulier permis de faire des bénéfices importants. Avec le Plan Baker, ils ont allégés la charge pesant sur les banques commerciales les plus exposées ; puis le Plan Brady leur a permis de compléter cet assainissement de leurs portefeuilles associant les fonds d’investissements à la mise sur pied d’un marché secondaire pour les titres problématiques. Les banques ont récupéré leurs bénéfices en comptabilisant dans leurs bilans les titres dégradés à leur valeur d’origine et en transférant les titres dont le recouvrement serait le plus difficile à des détenteurs marginaux.

Les entités du Vieux Continent essaient aujourd’hui de mettre en œuvre la même stratégie de restructuration. En mai 2010, un Fonds de stabilisation a été crée pour permettre le rachat par la Banque centrale européenne des titres concernés par la suspension de paiement avec des subsides élevés sur les taux d’intérêt.
Certains experts argentins qui avaient suivi de près ce même processus il y a 10 ans confirment la similarité de ces deux opérations mais ils estiment également que la situation actuelle des banques est beaucoup plus grave |5|.

Des impacts différents

La crise grecque est plus explosive que son précédent argentin en raison de l’ampleur des déséquilibres. Avec des pourcentages de passif total similaires, le déficit budgétaire de la Grèce est de 10,5% alors qu’il n’était que de 3,2% pour l’Argentine.

Les différences liées à la situation des créanciers sont encore plus significatives. Alors que les créanciers de l’Argentine ont disposé de plusieurs années pour « se refaire », les banques grecques mènent une course contre la montre en ce sens. Lorsque le défaut de paiement a eu lieu en Argentine, la majorité des banques avait déjà transféré leurs avoirs. C’est la raison pour laquelle le FMI a toléré la cessation de paiements. En revanche, la BCE rejette cette possibilité car les entités financières allemandes et françaises qui ont opéré des placements en Grèce sont toujours confrontées au problème des titres toxiques qu’elles possèdent dans leurs portefeuilles |6|.

De plus, il existe une inégalité majeure dans la gestion des deux crises. La dette argentine était gérée par une équipe du FMI étroitement supervisée par les Etats-Unis. Le passif grec est en revanche sous contrôle d’une BCE qui dispose de peu d’expérience de ce genre de situation. La Commission politique qui contrôle ce processus n’a qu’une faible autorité et n’agit pas face à un Etat européen unifié. Elle a démontré une faible capacité d’arbitrage pour trancher, par exemple, les divergences qui opposent l’Allemagne à la France |7|.

Les deux puissances étaient au début d’accord de faire intervenir leur Trésor public pour venir en aide à toutes les entités financières affectées jusqu’en 2013. Néanmoins, le rythme vertigineux de la crise oblige à accélérer l’absorption par l’Etat des pertes et à introduire une pénalisation partielle pour les banques. L’Allemagne est consciente qu’un sauvetage mené uniquement avec des fonds publics risque d’entraîner une catastrophe budgétaire. Elle réclame donc une participation des entités financières dans les opérations de sauvetage (sur leurs propres finances). La France s’oppose à cette sanction en invoquant le risque d’une décapitalisation de ces institutions.

Après de nombreuses escarmouches, un nouvel accord a finalement pu être trouvé pour financer le second paquet de « sauvetage » pour la Grèce. Ce programme suppose un engagement limité des banques pour traiter certaines pertes à travers un agenda volontaire d’échanges de titres à côté d’une nouvelle extension du fonds européen de sauvetage (FESF). Cette intervention permettra la mise en œuvre de nouvelles opérations destinées à la revalorisation des titres grecs (rachats, garanties, crédits).

Mais le fond du problème n’est pas résolu et les manœuvres destinées à savoir qui paiera les pots cassés se font surtout par les chantages exercés par les banques au moyen des agences de notation. Les conflits s’étendent entre les groupes de créanciers les plus exposés (qui acceptent l’introduction d’un impôt général pour pallier aux déséquilibres) et les financiers moins affectés qui rejettent cette contribution.

La crise argentine n’a jamais présenté un tel caractère dramatique. Des analystes rappellent le choc du « corralito » et évaluent la possibilité qu’il se reproduise aujourd’hui.

Au plus fort de leur crise en 2001, les banques argentines enregistrèrent un retrait massif de fonds que le gouvernement chercha à stopper en réquisitionnant les petites épargnes. Cette forme d’expropriation suscita un énorme émoi, mais sans déborder des frontières nationales.

La dette grecque est quant à elle étroitement liée au système financier européen et est libellée en euros. C’est la raison pour laquelle une hémorragie de retraits pourrait avoir une portée immédiate sur tout le continent. Les banques du Vieux Continent ne sont pas seulement confrontées au cauchemar de la dette publique mais elles ont de plus à faire face à de graves problèmes d’insolvabilités d’entreprises. Ce danger n’a pas été dissipé par les « preuves de résistance », sorte de stress test mis en place récemment pour simuler des situations de faillites. Cela préoccupe de nombreux experts du FMI qui comparent le scénario en cours avec le précédent argentin |8|.

Le fond du problème réside dans le fait que la crise grecque se déroule dans le contexte d’un endettement d’Etat critique dans tout le Premier monde |9|. Les passifs de la France, de l’Allemagne, du Japon et des Etats-Unis – qui représentent respectivement 81%, 80%, 220% et 91% du PIB de ces pays – empêchent la gestion de la dette de la périphérie européenne avec la même tranquillité que dans le cas argentin. Si à cette époque là, la dette était seulement un brasier pour les économies dépendantes, elle est devenue aujourd’hui une bombe à retardement placée au cœur des pays capitalistes avancés.

Le cercle vicieux de l’ajustement

Comme ça avait été le cas en Argentine en 2001, les insultes des gouvernements de droite pleuvent contre les Grecs. Ils présentent cette communauté comme un ensemble de feignants qui ont trompé les banques et dilapidé les énormes crédits reçus grâce à la bonne volonté des créanciers. Les fonctionnaires étasuniens de l’administration Bush diffusaient les mêmes fables afin de jeter le discrédit sur les Argentins.

Les médias dominants mènent campagne en propageant la croyance absurde que les Grecs jouissent d’un niveau de vie enviable sur le dos du Nord de l’Europe. Rien ne vient corroborer ce mythe puisque tous les indicateurs sociaux témoignent du caractère défavorisé de la Périphérie de la région |10|.

Avec cette inversion de la réalité, la propagande réactionnaire prétend démontrer que le refinancement de la dette grecque constitue une « aide de la communauté internationale » à l’associé qui s’est fourvoyé dans une mauvaise voie. Il en était de même vis-à-vis de l’Argentine. Ceux qui financent par le chômage, la pauvreté et la dégradation des salaires la survie des financiers sont présentés comme des profiteurs de la charité mondiale.

Ces caricatures masquent la manière dont les gouvernements viennent en aide aux capitalistes français et allemands qui, au cours des dernières décennies, ont fait d’énormes bénéfices sur les excédents générés en Europe du Sud. Les grandes entreprises étrangères actives en Argentine faisaient le même type de bénéfices au cours de la période de la principale réorganisation néolibérale. Ils ont d’abord affaibli l’industrie nationale à travers l’ouverture commerciale et se sont ensuite appropriés des portions croissantes du marché local.

La Grèce a subi le même type de dégradation après l’adoption de l’euro et l’entrée dans l’Union Européenne. Cette économie fragile a été livrée à la merci de la puissante compétitivité allemande et du déficit commercial qui en a résulté, financé par un endettement croissant |11|.

En réalité, aucun pays de la périphérie européenne ne peut résister à la supériorité dévastatrice des économies plus avancées qui ont profité de la création d’un marché continental unifié pour renforcer leur hégémonie. L’explosion des dettes privées des ménages et les bulles immobilières qui ont affecté les pays les plus vulnérables ont été alimentées par les excédents industriels des économies les plus puissantes. Comme l’Euro facilite particulièrement les affaires des industriels allemands, ce secteur se prononce actuellement pour le maintien de la Grèce dans l’Euro et est même favorable à un type de Plan Marshall destiné à financer de futures importations.

Si ces asymétries entraînent la fracture de la Zone Euro, on assistera alors à une répétition de ce qui s’est passé en Argentine, et dans d’autres économies latino-américaines, qui ont souffert dans leur chair les déséquilibres typiques de la relation centre-périphérie.

Les néolibéraux omettent ces déséquilibres lorsqu’ils exigent de plus grands sacrifices vis-à-vis des Grecs. Ils affirment que ces souffrances permettront de « récupérer la confiance des investisseurs » et de relancer à nouveau l’économie. Merkel répète cela chaque jour sans préciser quand l’ajustement prendra fin. Ces économistes se bornent à prévoir que la Grèce pourra à un moment donné sortir la tête de l’eau à condition de maintenir le corset de l’Euro et d’accepter les sacrifices déflationnistes.

Cette vision rappelle également ce qui s’est passé en Argentine. Il y a dix ans, l’économie de ce pays se trouvait pieds et poings liés à un régime de stricte convertibilité avec le dollar qui entraînait la diminution des recettes pour assurer le paiement de la dette. Lorsque ce système a éclaté, les ultra libéraux ont proposé de le renforcer via une dollarisation complète (comme en Equateur ou au Panama). Il s’agissait de mettre fin à la monnaie nationale pour retirer à l’Etat le dernier recours qu’il lui restait pour contrecarrer l’ajustement déflationniste.

Les partisans de cette solution mettaient en avant les mêmes arguments qui circulent actuellement en Grèce pour maintenir à tout prix la soumission à l’Euro.

Ils affirmaient que la dollarisation assurait la confiance dans la monnaie et l’afflux consécutif de capitaux externes requis pour refinancer la dette. Avec l’effondrement de la convertibilité, cette fantaisie est tombée aux oubliettes.

Il est évident que la politique déflationniste pousse n’importe quel pays vers l’abîme. Le PIB grec s’est effondré depuis le début de la crise et a connu une nouvelle chute de 5,5% au premier trimestre de cette année. Il est tout à fait opportun de rappeler que la récession argentine s’est poursuivie pendant 4 ans et que le PIB a chuté de 11% en raison de taux d’intérêt exorbitants qui frustraient toute tentative de réactivation.

Les néolibéraux ne peuvent actuellement présenter aucun scénario crédible de sortie de crise car les modèles qu’ils promeuvent sont moribonds. Personne ne se souvient des éloges qu’ils prodiguaient à l’Argentine au cours des années 1990, mais on se souvient mieux de ceux adressés au « modèle irlandais ». Ce dernier pays est passé par tous les calvaires qui sont actuellement imposés à la Grèce.

En Irlande, tous les grands secteurs de l’économie – de l’énergie aux télécommunications – ont été privatisés et on peut constater les conséquences de toutes les dérégulations promues par l’orthodoxie économique : faillites de banques, sauvetages par l’Etat, déficit budgétaire et une nouvelle séquence de suppressions d’emplois, baisses des salaires et augmentation des impôts indirects |12|. Le Portugal s’achemine également vers la même issue au fur et à mesure qu’un gouvernement conservateur tente de donner satisfaction aux banquiers en élevant sans cesse le niveau des attaques anti-sociales. Un Plan de sauvetage a déjà été mis en place au Portugal, qui se retrouve à nouveau sans réserves et qui négocie les échéances avec la corde que les financiers lui ont mis au cou |13|. On peut encore observer un autre cas de pression déflationniste extrême en Lettonie, économie située hors de la zone Euro. Depuis l’éclatement de la crise en 2009, le chômage est monté jusqu’à 23%, le PIB a chuté de 25%, les salaires du secteur public ont été réduits de 30% et les ¾ des travailleurs ont subi des baisses de salaire. Dans un climat de fermeture d’écoles et d’hôpitaux, l’émigration est devenue un phénomène massif |14|. Ces scénarios ne laissent aucun doute quant au caractère destructeur généré par le cercle vicieux de l’ajustement.

Inutilité des refinancements de la dette

La politique déflationniste est fréquemment mise en opposition à la poursuite des refinancements des dettes. On plaide pour le soutien du débiteur par de nouvelles émissions de bons, dans l’espoir d’alléger la future charge hypothéquant le pays. Une variante de ce type est promue par les partisans de l’expérience latino-américaine, avec un « Plan Brady européen » d’émission de titres à 20 ans supervisés par la BCE |15|.

Bien qu’elles semblent accorder une plus grande attention aux débiteurs, ces initiatives intègrent les mêmes exigences de privatisations et de réduction des dépenses sociales et des pensions. Loin de réduire le corset financier, ces programmes éternisent le tribut que la Grèce doit rendre aux banques.

Il est erroné de supposer que ce refinancement serait plus facilement digéré s’il s’accompagnait de mesures de régulation financière, de contrôle de la spéculation ou d’élimination des paradis fiscaux. La Grèce n’obtiendra aucun répit par la simple réduction des taux d’intérêts si le paiement des créanciers est maintenu. Le dette est tellement colossale que même avec une croissance annuelle soutenue de 8% pendant 20 ans, elle ne parviendrait pas à diminuer son passif aux niveau des critères fixés par l’Union européenne |16|. L’expérience argentine ne laisse aucun doute quant à l’inutilité des refinancements. En 2001, toutes les variantes qui avaient été tentées dans l’optique de maintenir la convertibilité avaient échoué. En espaçant dans le temps les engagements de remboursement, ces rustines n’ont fait que postposer la déclaration officielle d’insolvabilité. Ce même scénario tend à se reproduire en Grèce |17|.

Le refinancement –vanté par les keynésiens – n’est pas antinomique de la déflation, postulée par les orthodoxes néolibéraux. Ce ne sont que deux variantes d’un même soutien aux banques. Tandis que la première option cherche à renforcer les aides afin d’éviter un tsunami de faillites, la seconde alternative se centre sur la dégradation fiscale consécutive à ce sauvetage. Le gouvernement étatsunien s’est trouvé confronté au même dilemme quand il décida de fermer Lehman Brothers et qu’il eut recours, le lendemain, au refinancement limité des entités financières en faillite.

Les politiciens sociaux-démocrates agissent comme les partisans les plus décidés de la poursuite des prêts, face à leurs pairs conservateurs, qui haussent le ton contre la flexibilité du crédit. Les deux postures ne divergent que dans la détermination du moindre mal pour le capitalisme. Dans les périodes de crises aiguës, les sociaux-démocrates cherchent des échappatoires et tentent de masquer leur alignement explicite au côté des banques et contre les peuples. Dans la conjoncture européenne, ce masque est en train de tomber et les attaques brutales contre les travailleurs s’appliquent sans anesthésie.

Trois enseignements

La cessation de paiement de l’Argentine s’est prolongée pendant plus de trois ans. Elle a affecté les créanciers privés, mais pas les organismes multilatéraux (le FMI a obtenu le remboursement anticipé de tous ses prêts). Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu avec les détenteurs de titres. En 2005, un échange a eu lieu avec trois taux de décote d’entre 50 et 60% de la valeur originale. Une minorité de créanciers n’a pas accepté cette proposition et a été convoquée à un second échange de titres, qui a récemment abouti.

Le montant total de la dette argentine s’est significativement réduit en comparaison des exportations et du PIB (48% de ce dernier). Les engagements ont été postposés et la moitié du passif a été libellée en monnaie nationale (avec une part spécifique des obligations dans le service public lui-même |18|).

Ce qui s’est passé en Argentine indique que la suspension de paiement est réalisable et opportune pour les débiteurs poussés à une situation d’asphyxie. La cessation partielle des déboursements a donné un ballon d’oxygène à l’économie nationale, pendant la période critique de récupération qui a suivi le défaut. Ce soulagement a permis de négocier dans de meilleures conditions financières l’échange de la dette. Le résultat de cette opération a dégonflé comme une baudruche tous les cauchemars propagés par les banques afin de terroriser les débiteurs. Le pays ne s’est pas retrouvé « en dehors du monde », il n’a pas perdu de marchés pas plus qu’il ne s’est transformé en « paria de la communauté internationale ». Les biens du pays à l’étranger n’ont pas non plus été confisqués. Toutes les lugubres prédictions agitées frénétiquement par les financiers ont été réduites à néant.

Certes, le peuple argentin a souffert d’une terrible dégradation de son niveau de vie. Mais ces peines avaient précédé le défaut et furent provoquées par les mesures imposées par les banques. La cessation de paiement n’a ajouté aucune souffrance supplémentaire au bain de sang social de cette période.

De nombreux économistes de l’establishment soutiennent que la voie « agressive » suivie par l’Argentine a provoqué plus de malheurs que la voie « amicale » suivie par d’autres nations latino-américaines (comme le Brésil, l’Uruguay ou la Jamaïque |19|). Mais cette affirmation ne repose sur rien. L’Amérique latine est passée par de nombreuses expériences de moratoires et l’Argentine elle-même en a connu plusieurs (par exemple entre 1988 et 1992).

Aucune donnée ne vient en étayer le caractère approprié. La négociation du défaut ou son imposition de facto, ne réduit pas en soi les restrictions supportées par le peuple. L’histoire économique contemporaine enregistre, en outre, une variété innombrable de crises de paiements, avec des processus négociés tout aussi douloureux. Ainsi des cas très documentés (comme l’Allemagne en 1953 ou l’Indonésie en 1971) ont permis d’exiger d’importantes contreparties auprès des créanciers.

Dans les débats sur ces événements, il convient de retenir les trois grandes leçons de l’Argentine pour la Grèce. Cette expérience indiqua, en premier lieu, l’indubitable nécessité de freiner l’hémorragie du débiteur, au travers d’une suspension unilatérale des paiements. Elle clarifia également l’importance de choisir le moment le plus opportun pour cette rupture.

L’Argentine s’est déclarée en défaut de manière volontaire, quand le pays s’est retrouvé sans fonds. La Grèce pourrait imiter cette action avant de perdre toutes ses ressources. Elle a la possibilité d’anticiper et d’agir alors que les créanciers sont confrontés à une forte exposition de titres toxiques qu’ils accumulent dans leurs portefeuilles. Il ne faut pas donner le temps aux financiers de procéder à des échanges de titres.

Il est également indispensable de mettre immédiatement en pratique un audit de la dette. En Argentine, on a beaucoup débattu de cette initiative face aux accusations dûment étayées sur le caractère frauduleux du passif. La dette s’était gonflée avec des engagements inexistants qui ont financé la fuite des capitaux, avec une spirale des intérêts et une importante absorption de faillites privées de la part de l’Etat.

Ces irrégularités confirmées sont restées impunies. Le lobby des banques a bloqué toutes les tentatives d’enquête et paralysé plusieurs projets parlementaires de révision des passifs. Les conséquences de cette impunité ont été mises en lumière dans tous les débats postérieurs sur la dette. Sur ce terrain, l’Argentine est restée très en arrière par rapport à l’Equateur, qui a mis en place une Commission d’audit qui a permis de faire la lumière sur bien des choses.

En Grèce, il existe actuellement la possibilité de mener à bien un audit. Cette action permettait d’annuler la portion illégitime des passifs et de faciliter la constitution d’un registre des propriétaires des titres. Cette identification serait indispensable afin de déterminer les droits de recouvrement. Il existe déjà une importante initiative afin de mener à bien cette recherche [Voir Yorgos Mitralias, « Révolte populaire de masse en Grèce » ]].

La troisième leçon de l’Argentine est la nécessité de nationaliser les banques et d’établir un contrôle total sur les mouvements des devises et des capitaux. Ces mesures devraient être adoptées avant la suspension du paiement de la dette (ou en modifiant le type de change). La Grèce est encore dans les temps pour préserver ses ressources avec de telles mesures.

Certains économistes considèrent qu’il est indispensable de rompre immédiatement avec l’euro. Mais la récupération de la monnaie nationale requiert en premier lieu d’assurer les réserves, en empêchant la fuite frénétique des capitaux qu’accompagnerait un virage économique. Ce n’est qu’en intervenant sur les banques (en les nationalisant) et au travers d’un strict contrôle des changes qu’il serait possible de contrebalancer la perte des devises résultant d’une souveraineté monétaire retrouvée.

En Argentine, ces mesures ne furent pas adoptées et le résultat fut un effondrement chaotique de la convertibilité, au milieu de l’inflation et de l’appauvrissement de la population. Au lieu d’exproprier les banques, on escroqua les épargnants et on dilapida d’énormes fonds (équivalents à 12 ou 14 points de pourcentage du PIB) en secourant les financiers.

Il ne fait pas de doute que la moindre politique radicale qui s’oppose aux créanciers engendrera des coûts et entraînera des risques. Dans le cas grec, il est vital de prendre en considération la manière dont on résoudra les importations, le maintien de l’industrie du tourisme et la préservation de l’activité maritime.

Mais il faut faire face à cette évaluation des risques sans oublier que le maintien du paiement de la dette augure un horizon de souffrances bien plus graves. Certains économistes omettent d’évaluer les conditions nécessaires pour opter pour l’une ou l’autre voie économique. Ils conseillent de dévaluer et de sortir de l’euro, sans mentionner la protection des réserves et la nécessaire conversion des banques en entités publiques. Cette attitude revient à prôner un remède pire que le mal. Il suffit d’observer ce qui se passe déjà dans les pays qui appliquent des politiques capitalistes en dehors de l’euro zone. L’Argentine constitue une bonne référence pour analyser ce qui peut se faire et ce qu’il est nécessaire d’éviter, afin de reconstruire l’économie grecque.

Les chemins de la relance

Après avoir touché le fond, l’économie argentine a commencé un processus de croissance soutenue. Cette remise à flot s’appuie sur l’élargissement des exportations et la restauration de la consommation interne. La fracture sociale de la demande, l’inflation élevée, la fuite continue des capitaux et la faiblesse des investissements handicapent cette récupération et posent de sérieuses questions quant à sa consistance.

Mais il est hors de doute que l’ère « post-défaut » s’est conclue par un cycle de réanimation, qui amène de nombreux économistes à présenter le pays comme un modèle à suivre pour les nations de la périphérie européenne.

Dans cette modélisation, on tend à oublier que la récupération argentine obéit à trois raisons spécifiques : la restauration du taux de profit, la valorisation internationale des exportations et une plus grande marge de manœuvre afin d’appliquer des politiques économiques expansives.

Le premier facteur déterminant est apparu au terme d’un ajustement brutal généré par la méga-dévaluation. Cette opération chirurgicale a assaini les capitaux, déprécié les salaires et, comme cela se produit dans certaines conjonctures du cycle capitaliste, a facilité la recomposition du profit. Ce rebond s’est consolidé par la réaction du marché international. Une économie partiellement autonome des flux internationaux du capital peut maintenir une certaine déconnexion avec le financement international. Le cinquième exportateur mondial d’aliments a, en outre, bénéficié de prix internationaux plus avantageux que dans le passé pour le commerce du soja. L’Argentine s’est transformée en fournisseur privilégié des économies asiatiques émergentes, tandis qu’elle multipliait ses échanges avec le Brésil et diversifiait son commerce. Une grande partie des énormes rentes captées par l’Etat au cours de ces dernières années ont été utilisées pour réanimer la demande interne. On substitua ainsi le faible investissement privé et on tenta un schéma néo-développementiste privilégiant l’industrie au détriment de la valorisation financière |20|.

Si la Grèce suit le chemin d’une cessation de paiement, la même trajectoire va-t-elle se répéter ? Il est évident que cette économie méditerranéenne n’a pas de ressources naturelles importantes, ni le même type d’insertion dans le marché mondial qui ont permis la récupération argentine. Mais personne n’imaginait il y a dix ans que l’économie argentine entamerait une phase ascendante après le défaut. On supposait au contraire que cet épisode provoquerait un effondrement apocalyptique. Il est plutôt confirmé que les va et viens de la conjoncture internationale sont relativement imprévisibles et n’offrent pas d’arguments définitifs pour opter pour l’une ou l’autre politique économique.

Il est évident ensuite que la Grèce est plus connectée au cours général de l’Europe que l’Argentine au devenir de l’Amérique latine. La première région opère comme un moteur auto suffisant tandis que la seconde maintient ses liens traditionnels avec les principaux centres de l’économie globale. Du fait de cette connexion élevée avec ses partenaires européens, la Grèce a besoin de compléter un éventuel moratoire de la dette avec des actions régionales collectives. Le succès d’une politique radicale en la matière exigerait de mesures communes avec ses voisins de la périphérie européenne. La bataille contre les créanciers nécessiterait une collaboration étroite avec le Portugal, l’Irlande, l’Islande et d’autres pays pénalisés par les banques.

Au cours de la dernière décennie, ce type d’initiatives communes s’est discuté en Amérique latine, à l’aune de la proposition visant à créer un « club des débiteurs ». La proposition consistait à forger un bloc des pays les plus touchés afin de faire plier le pouvoir des financiers. Mais en 2001, cette campagne avait perdu de son impulsion et il prédominait au contraire une grande dispersion des nations frappées par le pillage de la dette. La situation européenne actuelle diffère de cette période latino-américaine par le haut degré de coopération communautaire existant sur le Vieux Continent |21|.

Une autre différence importante est l’inexistence d’une frontière nette entre les situations d’effondrement dans les pays de la périphérie et les conjonctures de prospérité dans les pays du centre européen. Les économies intermédiaires de l’Espagne ou de l’Italie commencent ainsi à souffrir de la même menace qui affecte la Grèce ou l’Irlande. Pour cette raison, la principale crainte du moment est une extension éventuelle de la crise à d’autres pays. Dans ce cadre, la lutte pour associer les débiteurs se présente sous d’autres formes.

Mais ces caractéristiques ne pourront jouer un rôle que si un quelconque pays se dresse face aux banques et propose la constitution d’un réseau de solidarité. La Grèce réunit de nombreuses conditions pour diriger un tel processus. Seul un moratoire unilatéral ouvrirait la possibilité de négocier avec les banques, sans affecter le niveau de vie de la population. Pour établir une limite stricte aux paiements, engager des politiques d’investissements dans les secteurs sociaux et reconstruire le pouvoir d’achat de la population, il faut mettre en pratique des mesures plus audacieuses que celles adoptées par l’Argentine il y a dix ans.

Le même soulèvement

La principale analogie entre la Grèce et l’Argentine se vérifie sur le terrain de l’insubordination populaire. Ces deux pays ont une riche histoire de luttes sociales. Le soulèvement de décembre 2001 était l’héritier du « Cordobazo » (1969), de la grève générale de 1975, des grèves contre l’inflation (années 1980) et des mobilisations contre le chômage (décennie 1990).

Dans les batailles livrées par le peuple grec est présent l’héritage de la guerre civile (1944-1949), la résistance contre la dictature (1973) et les luttes de la jeunesse |22| (2008 ) (19). Après 11 arrêts généralisés du travail et d’innombrables manifestations, on observe ces dernières semaines une nouvelle irruption des masses. Les occupations de places, les affrontements avec la police et les débordements des directions syndicales se multiplient.

Comme il y a dix ans à Buenos Aires, les activistes d’Athènes organisent des campements, résistent aux expulsions et organisent des assemblées populaires. La jeunesse converge avec les travailleurs, forgeant la même union qui se déroula en Amérique du Sud, les blocages de rues des chômeurs se joignant aux « casserolades » de la classe moyenne.

Mêmes les slogans se ressemblent (« dehors les voleurs ») ou les revendications (« nous ne devons rien, nous ne payerons rien, nous ne vendons rien ») et il existe un même rejet des marchandages occultes entre les partis au pouvoir et l’opposition conservatrice.

Le réveil populaire en Argentine a surgi quand les illusions néolibérales, qui prédisaient « l’entrée dans le premier monde », se sont effondrées. La même haine a éclaté parmi les Grecs, avec la fin des attentes créées par l’adhésion à l’Union européenne.

Tous les observateurs s’accordent sur le fait que la crise a déjà complètement débordé de la sphère financière et qu’elle se répand dans les rues |23|.

Il y a dix ans, la rébellion argentine avait freiné les mesures d’ajustement, fait avorter le programme déflationniste et bloqué la dollarisation. Elle força également l’introduction d’un projet politique qui combinait la restauration du pouvoir des dominants avec l’octroi de concessions démocratiques et sociales. Le soulèvement confirma l’utilité de la lutte afin d’inverser des rapports de force défavorables, donner de la légitimité aux mouvements sociaux et légaliser les grèves. Il permit de freiner la répression brutale (qui persiste en Colombie ou au Mexique) et contrebalança la résignation dans les mouvements sociaux (que l’on observe en Uruguay ou au Brésil).

Mais la rébellion argentine resta au milieu du gué car elle n’a pas expulsé les politiciens corrompus ni éradiqué le poids du bipartisme. Elle n’empêcha pas non plus l’enrichissement des mêmes capitalistes qui profitèrent de la convertibilité. Mais elle conditionna toute la politique étrangère et elle influença une gestion de la dette qui limita les appétits des créanciers.

Il est important de tenir compte de ces résultats au moment d’établir des comparaisons internationales |24|.

La bataille populaire qui se livre actuellement en Grèce présente un caractère plus continental. La rébellion argentine a fait partie d’un cycle de luttes sud-américain, mais elle n’éclata pas au même moment que les soulèvements au Venezuela, en Equateur ou en Bolivie. Les mobilisations grecques coïncident par contre avec la crise générale du Vieux Continent, qui tend à provoquer des réactions simultanées dans plusieurs points de cette région. Ces réponses commencent à rompre l’isolement des résistances nationales et permettraient de surmonter la perplexité qui a prévalu au début de la récession.

La généralisation de l’action populaire est le meilleur antidote contre la passivité alimentée par la social-démocratie et contre les campagnes racistes promues par la droite. La récente protestation des indignés espagnols peut marquer un tournant dans ce sens. Le mouvement gagne en massivité à mesure que ses revendications politiques (« démocratie réelle ») et économiques (en finir avec le sauvetage des banques) conquièrent une plus grand légitimité et soutien |25|.

La présence dominante de la jeunesse dans ces mouvements – et l’utilisation novatrice des réseaux sociaux comme instruments d’information alternative – encourage la contagion continentale. Cette généralisation peut répéter l’effet domino qui caractérise les soulèvements dans le monde arabe. L’étincelle de la jeunesse réchauffe en outre les énergies des travailleurs, tant dans les pays qui maintiennent un haut niveau de mobilisations sociales (France), que dans les pays qui ont souffert un recul prolongé (Grande-Bretagne).

Si la confiance envers la résistance réapparaît, on pourra envisager la manière de généraliser la bataille contre les créanciers, comme cela a déjà commencé dans certains pays, comme l’Islande. En résumé, la flamme allumée par les Grecs s’étend en Europe et son impact déterminera qui payera les conséquences de la crise. Ce processus est suivi avec une énorme attention en Amérique latine. Très peu de nouvelles sont attendues avec autant d’espoir que celle d’une victoire populaire en Europe.

Notes

|1| Coalition de plusieurs partis centristes dont l’Unión civica radical (UCR), principal parti du pays avec le parti justicialiste (peroniste dont faisait partie Menem) (NdT).

|2| En décembre 2000, le ministre de l’Economie a négocié un paquet de sauvetage de 40 milliards de dollars qui postposait le paiement du capital et des intérêts dans le but d’alléger la situation financière de l’Etat et de récupérer la confiance. Ce mécanisme étant connu comme blindaje (NdT).

|3| L’opération dite de mega-canje (méga-échange) a également visé à postposer les échéances de certaines dettes qui arrivaient à maturité en 2001 et 2005 à la période courant entre 2006 et 2031, cela contre une augmentation très conséquente des taux d’intérêt (NdT).

|4| Une description détaillée de cette conjoncture se trouve dans les Economistes de Gauche « Propuestas socialistas para superar la crisis nacional », juillet 2002, Ediciones Herramientas. Economistas de Izquierda, « Propuestas de reconstruction popular de la economia », novembre 2002.

|5| Blejer Mario, “Una quita mayor que la Argentina”, La Nación, 10-7-2011.

|6| Les économistes de l’establishment argentin comme Redrado Martin, Prat Gay Alfonso, Marx Daniel mettent en avant cette asymétrie, “Lo que Grecia puede aprender de Argentina, La Nación, 6-7-2011.

|7| Voir Eric Toussaint, Huit propositions urgentes pour une autre Europe

|8| Voir Jorge Oviedo , “En el caso griego la solución argentina sería una catástrofe”, La Nación, 24-6-2011. “El default argentino, eje de un debate con Krugman”, La Nación, 24-6-2011. Voir aussi José Luis Machinea , “Actuar antes que sea tarde”, La Nación, 20-7-2011.

|9| Les pays industrialisés avancés.

|10| Vicenc Navarro présente dans cet article une comparaison édifiante, “Qué pasa en Irlanda y los otros PIGS”, Revista Digital Sistema, 26-11-2010.

|11| Constantinos Lapavitsas, “Grecia se parece cada vez más a la Argentina”, http://www.socialismo-o-barbarie.org, 1-7-2011, “Callejón sin salida”, Página 12, 12-6-2011.

|12| Le modèle irlandais a également été revendiqué en Argentine au cours des années 1990. Voir une critique dans Rubén Telechea, “Imitemos el milagro irlandés”, Pagina12, 10-1-2001.

|13| Une analyse sur : Bloco de Izquierda, “Sobre a crise e os meios da a vencer”, 23 mai 2010.

|14| Voir Michel Hudson, “Huelgas contra un golpe de estado financiero”, Sin Permiso, 10-10-2010.

|15| Jacques Attali , « La solución es un tesoro europeo », Clarín, 17.12.2011. Nouriel Roubini, Stephen Mihm, « Los rescates no impedirán cuatro defaults europeos », La Nación, 29.05.2011.

|16| Les propositions de refinancement dans : Sami Nair , « Para Onde vai a Europa », El País 16.12.2011 y Paul Krugman , « El fantasma de Argentina en la crisis europea », La Nación, 13-1-2011. Le calculs de la gravité de l’endettement dans : Xavier Vidal Folch , « Los mitos se derrumban », El País, 22-7-2011.

|17| Une analogie dans : Mario Rapaport , « Grecia en el espejo argentino », Página 12, 30.05.2010.

|18| Eduardo Lucita, « Ciclos de acumulación y dinámica de la deuda », Séminaire du CADTM-AYNA : « Propuestas soberanas y alternativas sociales frente a la deuda », Buenos Aires, 16.17.09.2010.

|19| Bob Davis, « Las lecciones que Europa puede aprender de América Latina », La Nación, 06.12.2010.

|20| Claudio Katz , « Los nuevos desequilibrios de la economía argentina », Annuaire EDI, n°5, septiembre 2010. Nous avons établi une première comparaison avec le cas grec dans Katz Claudio, « Grecia 2010, Argentina 2001 », 21.10.2010, http://www.combate.info

|21| Ce contexte est souligné par Mark Weisbrot, « Euro, el fin de un sueño », Página 12.

|22| Statis Kuvelakis , « La caldera griega », http://www.vientosur.info/, 22/06.2011.

|23| Dani Rodrik, « La duda es si Grecia evitará la senda argentina », La Nación, 19.06.2011, Timothy Garton Ash , « La claves es Alemania », El País, 20.06.2011. Thomas Friedman , « El choque de generaciones », La Nación, 18.07.2011.

|24| Claudio Katz, « De la rebelión popular al nacimiento de la nueva izquierda », Troisième formum national d’éducation pour le changement social, Buenos Aires, 3 juin 2011.

|25| Josep María Antentas, Esther Vivas , « Indignación masiva », alainet.org, 20.06.2011.

Claudio Katz est économiste, chercheur et professeur. Il est membre du collectif des économistes de gauche en Argentine (EDI). Sa page web est http://www.lahaine.org/katz

Traduction : Virginie de Romanet et Ataulfo Riera

Modernité de l’ancien et ancienneté du moderne en Grèce

novembre 15, 2011

de FASFALIS Dimitris

La Grèce et son peuple sont devenus, sous les projecteurs des médias de masse depuis janvier 2010, l’archétype de l’archaïsme en Europe. Le cliché colporté défie toute discussion de fond : voici un peuple fraudeur et vivant au-dessus de ses moyens, responsable du manque de compétitivité de son économie, plus enclin à la grève qu’au travail créatif, dirigé par une classe politique clientéliste et corrompue, elle-même incapable de faire respecter la loi et de recueillir les recettes fiscales nécessaires pour les dépenses de la collectivité. A cet archaïsme d’une démocratie de marché défaillante, les médias ont opposé son contraire moderne incarné par le Fonds monétaire international, la Commission européenne, les agences de notation, le capital mondialisé et les gouvernements du cœur de la zone euro. Cette opposition entre l’archaïsme et la modernité passe cependant sous silence, et condamne ainsi à l’échec, les tentatives du mouvement social pour contrer l’austérité et redéfinir la modernité.

Luttes symboliques sur la sémantique des temps historiques

Car la lutte des classes en Grèce a porté depuis 2010 non seulement sur le partage des richesses (par l’intermédiaire des finances publiques et de l’austérité), mais aussi sur la sémantique des temps historiques. Le discours dominant accompagnant les plans successifs d’austérité a ainsi prétendu incarner la modernité économique et sociale face aux archaïsmes responsables de la catastrophe nationale que traverse la Grèce. La posture moderne de la classe dirigeante et de ses acolytes internationaux leur assurait ainsi d’incarner l’avenir, le seul qui soit possible, celui du capitalisme néolibéral mondialisé et de son pendant, la société de marché. En effet, la catégorie de la modernité est cette catégorie auto-référentielle qui signale une rupture dans le temps et instaure ainsi un nouveau régime d’historicité chez les acteurs sociaux qui se définit par le dépassement de la tradition d’une époque archaïque. En somme, cette opposition structurante du discours dominant a cherché à fortifier l’idée d’un capitalisme éternel et à empêcher toute perspective temporelle alternative.

La lutte pour imposer un autre scénario que celui de l’austérité généralisée a été au centre des efforts du mouvement ouvrier (printemps 2010) et des Indignés de la place de Syntagma et des autres villes (été 2011). Ce faisant, ils ont ouvert dans l’espace social de nouvelles perspectives sur l’avenir en renversant l’opposition archaïsme/modernité du discours dominant. Ils ont ainsi tenté en pratique de généraliser cette idée que l’archaïsme n’est pas l’État social mais le « capitalisme réel » et le désastre social qu’il a imposé dans son sillage, actualisant dans la foulée ce contre quoi la modernité capitaliste s’est construite, à savoir une économie tournée vers la satisfaction des besoins de la communauté et non pas vers la valorisation du capital.
Satisfaction des besoins ou accumulation du capital ?

Reflétant la rationalité sociale et politique de l’économie antique, Aristote s’étonnait au IVe siècle avant J.-C. de cet « art d’acquérir des richesses » qui n’est pas destiné à satisfaire les besoins de la communauté et qu’il appelle « chrématistique » : « Étrange richesse que celle dont l’abondante possession n’empêche pas de mourir de faim, comme cela arriva au fameux Midas de la fable, dont la prière, cupide au-delà de toute mesure, avait pour effet de changer en or tout ce qu’on lui présentait. » [1] A la chrématistique, Aristote opposait « l’oikonomia » : « une espèce de l’art d’acquérir qui (…) doit, ou bien avoir sous la main, ou bien procurer, de façon à les rendre disponibles, les biens dont il est possible de constituer des approvisionnements, quand ils sont nécessaires à la vie et utiles à la communauté (koinonia) politique ou familiale. Et il semble que ce soient là les éléments constitutifs de la véritable richesse. » [2]

Or, cette opposition, déjà ancienne, entre ce qu’Aristote appelait la « chrématistique » et « l’oikonomia », se retrouve au cœur des enjeux de l’austérité et des contre-réformes en Grèce. On la retrouve notamment dans le discours émanant des principaux acteurs du mouvement contre l’austérité du printemps 2010, comme le montrent les propos adressés aux manifestants le 5 mai 2010 par Ilias Vretakou, vice-président de la fédération syndicale de la fonction publique ADEDY : « Ils aplanissent les travailleurs et la société. On nous vole nos salaires, on nous vole nos retraites, on nous vole nos droits du travail et de protection sociale, on nous vole notre droit à la vie. Ils imposent la jungle des relations de travail, ils abolissent le salaire de base le plus bas, ils développent le contrat de première embauche, ils libéralisent les licenciements, ils diminuent les allocations sociales, diminuent le taux horaire des heures supplémentaires. Ils donnent la possibilité aux employeurs de jeter à la rue un vieux salarié et avec le même argent d’embaucher trois ou quatre jeunes précaires. » [3]

De même pour ce qui est du mouvement récent des Indingnés : leurs appels sont également porteurs de la même opposition entre ce que Marx montrait comme la double personnalité des marchandises, c’est-à-dire la « valeur d’usage », socialement utile, et la « valeur d’échange », relevant de la logique d’accumulation du capital. L’appel de « l’Assemblée du peuple » de Syntagma du 22 juin 2011 explique en ce sens : « Nous ne pouvons accepter le pillage de notre richesse sociale, nous ne sommes pas prêts à tolérer la dégradation du niveau de vie de la majorité de la population alors qu’une minorité s’enrichit par ses profits. » [4]
Anciens et Modernes dans l’actualisation de la démocratie

Par ailleurs, les mouvements contre les plans de rigueur ont abordé une problématique déjà « ancienne », à savoir celle des liens entre la démocratie et l’annulation des dettes. Le communiqué de l’assemblée populaire de Syntagma du 28 juin dernier est ainsi intitulé : « Ils sont condamnés à l’annulation et nous à la victoire ! » [5]] En réclamant un audit sur la dette grecque et un moratoire sur le versement des intérêts aux créanciers, le « mouvement des places » tente de politiser une question monopolisée par les « experts » de la classe dirigeante en soulevant la question de l’illégitimité politique de la dette et des plans d’austérité. Pareille démarche est une remise en question frontale des prérogatives de l’oligarchie capitaliste au pouvoir et synonyme d’émancipation politique et sociale pour la majorité.

Le même type de débat a eu lieu en Grèce ancienne à plusieurs reprises : l’annulation des dettes et l’exercice de la démocratie par la masse (« oi polloi »). Les deux étaient tellement liés que lorsque Philippe II de Macédoine (359-336 av. J.-C.) réunit les cités grecques dans une Ligue des Hellènes pour consacrer son hégémonie politique et mettre fin à la sédition (la stasis grecque), l’un des actes séditieux n’est nul autre que la redistribution des terres et l’abolition des dettes. De même, à Itanos, en Crète, les citoyens devaient prononcer le servent suivant : « Je ne promouvrai pas une redistribution des terres ou des maisons ou des parcelles à bâtir, ni une abolition des dettes. » [6] Et de fait, si ces serments signalent une époque de déclin de la cité classique et de la démocratie au profit d’un ordre dominé par des « tyrannies » oligarchiques et monarchiques, à l’inverse de cette restauration conservatrice, la mise en place de la démocratie à Athènes par les réformes de Solon peu après 600 av. J.-C. s’est réalisé par une annulation de dettes qui n’étaient ni plus ni moins le signe d’une expropriation privée au profit d’une oligarchie parmi les citoyens. Ainsi, la démocratie n’est née dans l’Athènes classique qu’avec la réduction du pouvoir de l’oligarchie des propriétaires terriens. La possession de la terre était par conséquent l’un des fondements de la citoyenneté athénienne classique. Les réformes de Solon avait en effet radicalement bouleversé la structure sociale de la cité oligarchique ; comme Aristote l’écrit dans sa Constitution d’Athènes II : « Les nobles et la foule furent en conflit pendant un long temps » parce que « les pauvres, leurs femmes et leurs enfants étaient les esclaves des riches » et « n’avaient pas de droits politiques ».

Ainsi, la lutte contre l’austérité et les contre-réformes néolibérales en Grèce aujourd’hui fait écho et réactualise la stasis grecque, contre l’oligarchie dans sa forme « moderne », c’est-à-dire capitaliste. Le mouvement social et les Indignés de la Grèce sont aujourd’hui les fiers héritiers de la démocratie ancienne et d’une nouvelle modernité soulignant l’ancienneté du capitalisme néolibéral dont la place ne peut être que dans les « poubelles de l’histoire ».

Notes

[1] Aristote, Politique dans Michel Austin et Pierre Vidal-Naquet, Économies et sociétés en Grèce ancienne, A. Colin, 2007, p. 189.

[2] Aristote, Politique cité dans Michel Austin et Pierre Vidal-Naquet, Économies et sociétés en Grèce ancienne, Armand Colin, 2007, p. 185.

[3] Discours cité dans le quotidien grec de gauche Avgi, 6 mai 2010.

[4] Voir l’appel sur le site d’Europe solidaire sans frontières (article 22042) : Grèce : Appel de la place Syntagma.

[5] [[Voir l’intégralité du communiqué sur ESSF (article 22106) : Grèce : ils sont condamnés à l’annulation et nous à la victoire !.

[6] Cité par Moses I. Finley, « La terre, les dettes et le propriétaire foncier dans l’Athènes classique », Economie et société en Grèce an

La solidarité internationale s’exprime à Athènes pour mettre fin à l’asservissement par l’endettement

novembre 15, 2011

le 31 mai 2011, par Jérome Duval

C’est dans une salle bondée d’Athènes que la députée Sofia Sakorafa, récemment exclue du parti socialiste au pouvoir PASOK pour avoir refusé de voter les mesures d’austérité, introduit la conférence « Dette et austérité : du Sud global à l’Europe ». D’entrée, elle donne le ton en déplaçant la problématique de l’endettement au-delà des frontières et du clivage Nord / Sud : “La dette est liée à la question de classe”. En effet, l’enjeu de cette activité qui s’est déroulée du 6 au 8 mai 2011, un an, presque jour pour jour, après le « sauvetage » de la Grèce par le Fonds monétaire international (FMI) et la Commission européenne (C.E), est de tirer un enseignement des expériences du Sud contre la dette illégitime qui affecte en premier lieu les classes pauvres et de mobiliser pour son annulation. Il s’agit d’établir un lien entre le « Tiers-monde » et la périphérie de l’Europe en voie de « Tiers-mondialisation » (Grèce, Irlande, Portugal…), d’apprendre des expériences en Amérique latine et d’ailleurs pour tenter de récupérer une souveraineté dérobée aux citoyens et à l’Etat par leurs créanciers, d’établir des solidarités en Europe pour mieux lutter contre une dette oppressante envers les plus pauvres, et enfin, d’impulser une commission d’audit en Grèce afin de répudier la part illégitime de la dette qui n’a pas bénéficié à la population.

Au cours de ces 3 jours de conférence, se sont enchaînées les interventions souvent très radicales et, lorsque de la salle le public prend la parole, on sent une rage incommensurable contre l’injustice persistante de la dette. De ces débats ressort une volonté affirmée d’en finir avec l’oppression capitaliste. Il n’y a pas lieu ici de parler de réformisme mais bien d’un changement radical débouchant sur une réelle justice sociale sans asservissement par l’endettement. La restructuration de la dette ne changera pas le modèle d’exploitation qui se fait sur les épaules des plus faibles, cela ne résoudra pas le problème mais l’amplifiera en prolongeant d’autant l’échéance des remboursements. Il faut une annulation et l’audit est l’outil nécessaire pour y parvenir. L’audit est le préalable indispensable pour déterminer la part illégitime qui doit être déclarée irrecevable et nulle en droit. C’est un outil potentiellement très puissant, capable d’apporter une réponse à la crise, pour peu que ses travaux soient menés de manière indépendante, transparente et démocratique et que la commission soit à l’écoute des revendications portées par les citoyens afin d’être au service de ceux-ci.

Dans un pays qui, dans l’histoire du monde a donné naissance à une forme de gouvernement démocratique, l’immixtion de la Troïka (terme communément utilisé en Grèce pour désigner le trio FMI, Commission Européenne, Banque Centrale Européenne) dans les affaires de l’Etat reste très impopulaire et donne lieu à une lutte acharnée de la part de la gauche à la gauche du parti socialiste au pouvoir. La Troïka n’a pas de mandat du peuple pour imposer ses politiques, la dette qui en découle n’est pas le résultat de négociations démocratiques, ce sont des négociations entre individus qui s’expriment au nom d’institutions non démocratiques. La différence est de taille et la Troïka qui occupe politiquement et économiquement la Grèce pourrait être expulsée afin de débarrasser les citoyens grecs de cette présence illégitime. Alors que le peuple grec se saigne aux quatre veines pour rembourser une dette dont il n’a pas ou très peu bénéficié, la Grèce achète du matériel militaire à ses voisins européens censés l’aider, les droits des travailleurs sont détruits et le taux de suicide est passé de 1 par jour en 2009 à 2 par jour en 2010.

Il est temps de dire stop au pillage capitaliste par la dette qui opère un transfert de Capital depuis ceux qui produisent la richesse vers ceux qui spéculent et influencent les marchés ! Voilà un peu en substance, ce que l’on pouvait ressentir au cours des différentes interventions de ce séminaire. L’expérience de l’audit en Equateur en 2007 et 2008 qui a permis d’annuler une part importante de la dette illégitime et d’économiser 300 millions de dollars par an pendant 20 ans constitue un riche enseignement pour une alternative à construire en Grèce… Plusieurs représentant-e-s de l’Irlande, où l’Etat prévoit 6 milliards de nouvelles coupes budgétaires en 2011, ont motivé l’assemblée en annonçant qu’une commission d’experts indépendants portée par les associations AFRI, la coalition Debt and Development Ireland et le syndicat Unite avait déjà commencé à préparer le terrain pour un audit citoyen dans leur pays. Pour rappel, l’UE et le FMI ont engagé un plan de 85 milliards d’euros de prêt à l’Irlande, réparti sur plusieurs années, destiné notamment à renflouer le secteur bancaire.

Le peuple grec, au même titre que le peuple tunisien, peut, au regard du droit international, refuser le remboursement de la dette odieuse contractée sous un régime dictatorial qui a servi à maintenir et enrichir des tyrans au pouvoir tout en réprimant la population. Mais au-delà, peut-on demander réparation ? Le prêt de 110 milliards d’euros accordé par Bruxelles et le FMI à la Grèce en échange de l’austérité imposée à la population est-il légitime ? La dette aggravée par des « plans de sauvetage » pour porter secours aux banques est-elle légale ? Quelle est la priorité budgétaire de l’Etat, doit-elle aller en premier lieu vers le remboursement aux créanciers et les dépenses en armement ? Toutes ces questions alimentent le débat en Grèce pour un « audit indépendant » de la dette qui intègre des représentants de la société civile. Elles sont les prémices à autant d’arguments, qui avancés sur le plan juridique, doivent poser ces dettes comme irrecevables et nulles en droit. Et si la justice ne le fait pas, la pression populaire peut l’y contraindre. Le bouleversement de rapport de force, produit par un audit efficace, entre les détenteurs de richesse et ceux qui la produisent ne pourra qu’œuvrer pour une juste répartition. C’est un préalable utile qui appelle d’autres mesures fortes et nécessaires pour emprunter la voie d’une société radicalement différente, basée sur le partage des richesses, la justice et la solidarité, et qui reste à construire par et pour le peuple.